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«S’il faut en casser cent pour sortir un champion, on le fera» : le judo français face à ses démons

Dernière mise à jour : 29 nov. 2021

Une longue enquête publiée dans Libération en octobre 2021, par Guillaume Gendron et Anthony Diao (source)


En mars 2020, des témoignages autour d’affaires de violences physiques et sexuelles dans le sport montraient que les dojos, pas plus que les gymnases et les patinoires, n’étaient épargnés. (Laurent Troude/Libération)



Secoué, comme d’autres fédérations sportives, par la libération de la parole, le judo français s’était juré de faire son examen de conscience. Mais une affaire emblématique, impliquant un entraîneur de l’élite, montre la difficulté de la tâche dans ce milieu fermé qui peine à différencier «dureté» et «violence».


Pour le grand retour du Tournoi de Paris, la vitrine du judo tricolore brille. Malgré la (semi) déconvenue de Teddy Riner, la moisson tokyoïte a été bonne, grâce à l’étincelante équipe féminine. Et puis il y a ce titre de champions olympiques par équipe mixte, ravi aux Japonais dans leur jardin. De quoi faire de beaux posters pour partir à la chasse aux (jeunes) licenciés – pour moitié âgés de moins de 12 ans – après deux saisons plombées par la pandémie qui a mis sur la paille des dizaines de petits clubs. Si la cinquième des fédérations sportives de France a connu sa petite révolution il y a bientôt un an avec l’élection à sa tête du trublion Stéphane Nomis, start-upper en kimono, elle a ressorti ses slogans de toujours : «Le judo, une école de la vie, le meilleur sport pour vos enfants.»


Machine à broyer et oublier

Dans l’arrière-salle, cependant, l’ambiance est pesante. En mars 2020, pile avant le confinement, la vague de témoignages autour d’affaires de violences physiques et sexuelles dans le sport, révélées par Disclose, l’Equipe, l’Obs et le livre de la patineuse Sarah Abitbol, montre que les dojos, pas plus que les gymnases et les patinoires, n’étaient épargnés. Un onglet écarlate «Alerte Violences Judo» s’affiche alors sur la page d’accueil du site de la fédération – il y est toujours. Nomis, élu cet automne-là, promet de faire le ménage. La lutte contre les violences «physiques, sexuelles et morales» est sa priorité annoncée. Une commission ad hoc est mise sur pied. Pour en finir avec les affaires les plus toxiques, notamment celles des entraîneurs pédocriminels, mais aussi une certaine culture maison. «Un entraîneur de 40 balais qui met une rouste à un gamin de 15 ans, se faire étrangler jusqu’à tomber dans les pommes, c’était dans nos mœurs, reconnaissait alors Nomis auprès de Libération. Ce n’est plus acceptable.» Début septembre, la nomination de Martine Dupond au poste de nouvelle directrice technique nationale de la fédération (DTN, sorte de Premier ministre de l’instance) semble même avoir achoppé, elle aussi, sur ces «vieilles histoires». Dans les couloirs de la fédération, certains parlent de «chasse aux sorcières», de «cibles dans le dos», d’«instrumentalisation pour choper des postes». D’autres d’une justice qui tarde à venir. En réalité, une seule tête a publiquement roulé, celle d’un entraîneur pédocriminel, dans le Nord. Une trentaine d’autres dossiers, dont une vingtaine concernant des violences sexuelles (des propos sexistes aux soupçons de viols), sont toujours en cours de traitement.


Les plus complexes à traiter restent ceux de violence pure, ressuscitant un vieux débat autour du concept flou de «dureté». Nomis, qui dit ne pas avoir accès aux procédures en cours, concède la difficulté : «On ne fera pas de cadeaux, à qui que ce soit. Il n’y aura plus de tolérance. Cela dit, il y a des choses qui étaient la coutume à une époque, comme les étranglements [jusqu’à l’évanouissement]. Si je vire tous ceux qui l’ont pratiqué, je me coupe de 90% du staff… On peut être dans la dureté et la bienveillance en même temps. Le judo reste un sport de combat, intrinsèquement violent.»


Jusqu’où ? A l’Insep et à l’Institut du judo, les deux saints des saints nationaux, exerce toujours Paul-Thierry Pesqué, 59 ans, un entraîneur connu pour avoir fait, à plusieurs reprises et devant témoins, usage d’une brutalité extrême auprès des jeunes espoirs du judo français. Son ascension jusqu’aux derniers échelons de l’organigramme, jalonnée de carrières brisées, interroge en interne. Comme le mauvais souvenir d’un système insidieux, volontairement amnésique, dont l’opacité et le décalage avec les valeurs qu’il promeut excèdent certains.


Patrick Roux, référence éducative depuis trois décennies et poil à gratter de la fédération, est de ceux-là. Le #MeToo du sport l’a ébranlé. Revenu dans le giron de l’Insep, l’usine française à champions, après un long exil à l’étranger, il a décidé d’endosser le rôle du lanceur d’alerte. Durant la période où la pandémie l’a éloigné des tapis, le coach a commencé à collecter des témoignages qui se sont transformés en signalements, dont une quinzaine ont été transmis au ministère des Sports. Ceux concernant Paul-Thierry Pesqué, relatifs à des violences sur mineurs remontant au mitan des années 2000, ont conduit à l’ouverture d’une enquête préliminaire en juin par le parquet de Montpellier. Sans que ce dernier ne soit à ce jour mis à pied. Selon une source ministérielle, l’affaire empoisonne le travail de la «commission violences» de la fédération. Libération a retrouvé et interrogé une vingtaine de victimes et collègues de cet homme – certains passant parfois de l’un à l’autre au fil des ans dans ce milieu en circuit fermé, où tout doit rester «dans la famille», d’où la demande récurrente d’anonymat. Un judo parallèle, machine à broyer et oublier, où le fameux code moral, invention française et non japonaise, devient, comme le veut une blague qui fait rire jaune les pratiquants, «le code mural» : là pour faire joli dans le dojo.


«Au final, le judo l’a détruit»

Marc (1) reçoit dans le jardin de ses parents, dans le sud de la France. Ses épaules carrées trahissent son passé de mastard des poids moyens. «J’étais un dur, raconte-t-il. Quand mon coach me mettait des claques pour me motiver, ça m’allait. D’autres vous diront que c’est pas très judo, pas moi…» Dans cette affaire, la plupart des victimes ou témoins n’ont qu’une peur : «Salir le judo.» «Mais j’ai été victime de quelque chose, ou plutôt de quelqu’un, qui a bousillé ma carrière. Enfin, la possibilité d’une carrière : j’étais qu’un gamin.»


Il faut remonter deux décennies plus tôt, aux vacances de Pâques en 2002. Marc a 16 ans. En sport études au Pôle France de Marseille, il est vu comme très prometteur après plusieurs podiums dans des tournois prestigieux. Membre du groupe «France Cadet» (les meilleurs 14-16 ans du pays), le voilà invité à un stage à en Corse. Après une traversée en ferry, il retrouve à Ajaccio la crème des trois pôles du sud (Marseille, Montpellier, Nice). Lors des entraînements, Marc remarque vite un rituel : durant les randoris, la phase combat, le responsable du Pôle Montpellier, Paul-Thierry Pesqué, «s’amuse à massacrer les lourds», c’est-à-dire, à cet âge-là, les plus de 73 kilos.


«C’était sale, poursuit-il. Le mec faisait déjà 110-120 kilos, très grand, et il projetait les jeunes de toute sa force, avant de les traîner par terre. Autour de lui, une arène se formait, on s’écartait pour le spectacle.» Marc voit Yacine, un de ses rivaux, ainsi humilié : «Je ne le portais pas dans mon cœur mais j’ai eu pitié, c’était dégueulasse. Pesqué n’était pas dur, il était méchant.» Quand vient son tour, selon son récit, Marc fait mieux que tenir tête : il fait chuter le coach. Crime de lèse-majesté. Pesqué l’entraîne en dehors du tapis, sur le parquet du gymnase. Là, l’entraîneur lui inflige un ura nage, l’une des techniques les plus dangereuses du répertoire, où l’adversaire est jeté en arrière de toute sa hauteur, comme dans une prise de catch. Au contact de la surface dure, une douleur électrique, d’une intensité inconnue jusque-là, lui arrache un cri. Marc met un point d’honneur à se relever. Pesqué ne le salue pas (une offense, en judo) et lâche : «C’est qu’une merde, il fera jamais rien [dans sa carrière, ndlr]».


La dernière sentence est hélas correcte. Une des vertèbres lombaires de l’ado est fracturée. Aucun diagnostic n’est fait sur place. «Etire-toi mieux», lui dit-on. Même chose de retour au pôle. Ses parents consultent plusieurs médecins. Tous suggèrent une douleur musculaire liée au surentraînement. Pour ses coachs, «c’est dans la tête». On l’envoie sur quelques compétitions dopé aux antidouleurs, ampoules de Voltarène directement injectées dans les lombaires.


Six mois plus tard, Marc voit enfin un spécialiste réputé à Cannes. La fracture lui saute aux yeux : «Vous êtes tombé de haut ? Vous avez eu un accident de voiture ?» La musculature dorsale du jeune judoka l’a sans doute sauvé de la paralysie. On lui pose un corset, évoque une opération chirurgicale risquée, que ses parents refusent. Marc quitte le sport études, puis le lycée tout court. Lui qui tournait à 17 de moyenne ne passera jamais son bac. Physique autant que mentale, la fracture ne cicatrisera jamais.

«Au lieu d’encourager les talents, il les cassait. Ce mec n’était pas là pour nous apprendre, mais pour nous détruire…» — Yacine, prof de judo à Marseille

Vingt ans plus tard, et malgré deux tentatives éphémères de reprendre le fil d’une carrière dont les douleurs lui imposent de faire le deuil, une psy le suit toujours. Dépression chronique, «tendance à l’autosabotage». Sa mère confirme : «Ça a été un enfer pour lui comme pour nous. Comme tous les enfants, on l’a mis au judo parce qu’il se faisait embêter. Ça l’a forgé, ça lui a donné du caractère. Et, au final, ça l’a détruit.» Ses parents ont songé à alerter la ligue locale à l’époque, voire à porter plainte (son père est gendarme). «Mais les entraîneurs leur ont dit : “A quoi bon ? Il s’est blessé à l’entraînement, ça arrive”, raconte Marc. Et j’étais d’accord. J’ai mis du temps à comprendre qu’on m’avait fait du mal.»

Yacine, lui, est désormais prof de judo à Marseille. Il hésite à parler, par peur que ça «détruise les petits clubs, déjà qu’on a eu l’apocalypse Covid…» Mais assure que sur le même stage, il s’est fait luxer l’épaule. «Au lieu d’encourager les talents, il les cassait. Ce mec n’était pas là pour nous apprendre, mais pour nous détruire…» Un troisième stagiaire se souvient de ce moment «très borderline» où Marc «s’est pris une nuque sur le parquet». Il tient à nuancer : «Pesqué jouait les gros bras mais n’était pas sadique. Quoi qu’il en soit, ce jour-là, il est allé trop loin.»



«C’était sale. Le mec faisait déjà 110-120 kilos, très grand, et il projetait les jeunes de toute sa force, avant de les traîner par terre. Autour de lui, une arène se formait, on s’écartait pour le spectacle», témoigne Marc, en sport études en 2002 quand il a croisé la route de Paul-Thierry Pesqué, responsable du Pôle Montpellier, lors d'un stage. (Laurent Troude/Libération)


Aujourd’hui, Marc vend des alarmes. Il est incapable de s’asseoir plusieurs heures d’affilée dans une voiture, a des fourmis dans la nuque, le bras qui s’engourdit, doit contrôler régulièrement que sa colonne ne s’affaisse pas. Malgré tout, il a repris le judo, dans son club local. «Le rapport entre la douleur physique et le bien-être que j’éprouve sur le tapis est incomparable. Et puis, j’ai l’habitude d’avoir mal…» Il a même inscrit ses enfants de 5 et 7 ans, auprès de son prof d’enfance, en qui il a confiance.


Dans le coin, tous les entraîneurs se souviennent de cette histoire. Du moment où «Paul-Thierry a déconné». Même si quasiment personne n’a levé un cil. «A cette époque, [années 2000], il y avait une surenchère dans le Sud à qui serait le plus dur», raconte un ponte local. «Tout – des insultes aux pseudo-méthodes – tendait vers la violence, raconte une cadre de la fédération. A tous les échelons, jusqu’en équipe de France, c’était la manière de faire.»


A Montpellier, la devise était : «S’il faut en casser cent pour sortir un champion, on le fera». A Marseille, un des émules de Pesqué avait, lui, la réputation de faire souffrir les athlètes féminines, âgées de 15 et 16 ans, lors d’interminables combats au sol, ponctués de brûlures au visage par frottement du kimono, de coudes dans les côtes et d’étranglements suivis de «réanimations» à répétition. Si une étoile montante, future médaillée olympique, y a échappé, ce n’est que grâce à la présence de son frère, lui aussi judoka de haut niveau, qui assistait au bord du tapis aux entraînements avec… un extincteur, prêt à intervenir pour qu’on ne «torture» pas sa sœur. Au sein des pôles, les insultes homophobes fusent. Les attitudes virilistes sont encouragées. Pour les filles, humiliations, remarques graveleuses et sexualisation des postures font partie du quotidien. Parfois, les coachs prennent les paris sur «qui couinera le premier».


Dans ce milieu, la figure de Pesqué ne détonne pas : elle domine. Son aura de dur à cuire passé par les tapis de Corée du Sud et de Tenri, la plus conservatrice des universités japonaises, il l’entretient lors des stages régionaux où les jeunes judokas affluent. Là, il «découpe» (dixit un prof présent) des minimes (13-14 ans), allant dans certains cas jusqu’à les faire saigner et provoquer une altercation physique avec un parent scandalisé.

«Personne n’intervenait, moi le premier, raconte un ancien collègue. Parce qu’on savait qu’au niveau des instances, il serait couvert. Des parents faisaient des courriers à la ligue [régionale] mais rien ne remontait jamais à Paris, ça partait à la poubelle. En réunion, on lui disait juste : “Fais gaffe avec les jeunes, on a encore eu des lettres.” Il s’en foutait. Un jour, il a projeté trois fois un gamin en dehors du tatami parce qu’il le trouvait prétentieux.»


«Indulgence d’un système»

Un après-midi d’octobre, Paul-Thierry Pesqué nous fait face dans un café de Vincennes, à la sortie d’un entraînement de l’Insep tout proche. Sourcils broussailleux, crâne rasé, survêtement France Judo et tutoiement facile. Lui veut séparer «les fantasmes de la réalité», parle d’«affabulation, de délation», de rancœurs et de «fatwa». Le fameux stage en Corse ? Il n’y a jamais mis les pieds, jure-t-il, assurant qu’on a pu le confondre avec quelqu’un d’autre (l’un des organisateurs confirme pourtant sa présence à Ajaccio). Cependant, Pesqué se rappelle avoir un jour «bien fait rebondir dans le tapis» un jeune de Cannes (ce qui correspond au profil de Marc), à l’occasion d’un stage «dans le sud» : «Il disait qu’il avait une douleur à la cheville et faisait donc randori avec les filles. Je l’ai vu faire pleurer une petite de mon pôle et j’ai voulu lui montrer ce que ça faisait. Mais il n’a eu aucune lésion, bien entendu.» Les chutes en dehors du tapis ? «Peut-être un orteil, pas plus !» Pour le reste : «Si j’avais fait tout ce dont on m’accuse, je serais en prison, non ? A mon niveau de responsabilité, on ne fait pas du lancer de nains dans les tribunes, soyons sérieux. A Montpellier, au sport études, j’avais mon casier dans la salle des profs. On l’aurait su si j’étais un monstre. Ou alors, c’est que tout le monde se couvre, mais ça, c’est de la théorie du complot.»


Des alertes, pourtant, il y en a eu, et jusqu’en plus haut lieu. En 2004, Armelle Iost, une des kinés de l’équipe de France, avait démissionné pour dénoncer le comportement de certains entraîneurs, dont Pesqué. Lors du dernier stage pré-JO d’Athènes à Aix-en-Provence, où les cadets de l’équipe de France étaient venus servir de partenaires aux championnes de l’Insep, Pesqué avait «cherché à se mettre en valeur devant les responsables du haut niveau présents», les multimédaillés Fabien Canu et Stéphane Traineau. «Les randoris commencent, et il me pète deux cadets, relate-t-elle. Une côte, une cheville. Murmures au bord du tapis. Je vais voir un des responsables : “Bon ça va, tu ne vas pas me remplir l’infirmerie !” Et là, je m’entends répondre : “Contente-toi de faire ce pour quoi t’es payée.” J’ai démissionné peu après.» Quelques mois plus tard, Libération publie le récit d’une «punition» infligée par un responsable de l’équipe féminine à une jeune espoir en pleine séance à l’Insep. Le monde du judo fait alors le dos rond. «Quand j’ai lu l’article, je n’ai même pas compris pourquoi c’était dans le journal, raconte une ex-pensionnaire du pôle de Montpellier. A côté de ce que nous faisait vivre Pesqué… Le pire, ce sont ces adultes sur le tapis qui ne mouftaient pas. Parfois ça les faisait même rire. Ils sont complices.»

«C’était beaucoup lié à une génération, dont Pesqué était une figure. Mais c’est compliqué de dire que ça ne se produit plus.» — Un ex-pensionnaire du Pôle France à Montpellier

A la même époque, Patrick Roux est chargé d’une mission fédérale de refondation des méthodes d’entraînement et fait la tournée des dojos. Une question le taraude : pourquoi autant d’abandons dans les pôles ? Une athlète de 18 ans l’informe des abus, auxquels elle a assisté, du «fou furieux» de Montpellier. Roux consigne avec effarement, et fait remonter une note. Trois ans plus tard, il la rappelle et lui explique que l’ancien champion Jean-Luc Rougé, qui a gravi tous les échelons fédéraux jusqu’à la présidence en 2005, veut l’entendre. La jeune femme, alors âgée de 20 ans, est convoquée en marge d’un colloque dans une structure sportive, à Boulouris (Var). Fébrile, elle s’attend à une table ronde, avec Roux. Finalement, au débotté, Rougé décide de la recevoir dans sa chambre. Seul. Là, il minimise ce qu’elle dénonce («Des on-dit») voire le justifie («ça sert à vous endurcir !»). Sa conclusion : «C’est bon, on a parlé, passe à autre chose.» Choquée, la judoka, qui vise une carrière dans l’encadrement des enfants, acquiesce, par peur de voir ses horizons bouchés. Rougé dit n’avoir aucun souvenir de cet épisode, mais concède avoir été mis au parfum «d’entraînements très durs au pôle de Montpellier» : «Je ne me souviens plus des détails, mais nous l’avons écarté [Paul-Thierry Pesqué].»


Effectivement, à l’été 2006, le coach se met au vert en Corse, où il trouve un job au conseil départemental, après s’être vu proposer un simple contrat à mi-temps à Montpellier. «Ça commençait à faire beaucoup, raconte un entraîneur sudiste. Ils l’ont fait tomber sur autre chose, une histoire de dépassement de frais.» Deux ans et demi plus tard, pourtant, le revoilà en charge du pôle France de l’Institut du judo à Paris, toujours sous la présidence de Rougé. «Personne n’a compris comment il était sorti de son placard, raconte une source proche de la direction. Pire, c’était une promotion.» Son ascension se poursuit dans les années 2010, jusqu’à ce qu’on lui confie, en 2017, les «jeunes seniors» à l’Insep, «poste ultra-prestigieux alors qu’il n’a jamais fait émerger aucun champion».


Son profil LinkedIn le présente aujourd’hui comme «Professeur de sport, entraîneur national, référent scientifique de la FFJDA, sixième dan». «Le plus capé de la fédé, et ça agace !» jure-t-il. Sur les tapis de l’Insep et de l’Institut du judo, l’homme intervient quotidiennement dans l’antichambre de l’élite. Selon nos informations, les signalements le concernant se sont taris. «Peut-être que le fait d’avoir en face des gabarits adultes le rend moins audacieux qu’à l’époque où il corrigeait des ados qui faisaient la moitié de son poids…», avance un cadre. «Il a su se remettre en question et évoluer», assure un de ses anciens collègues, pas dupe pour autant d’une ascension moins due à des compétences qu’à «l’indulgence d’un système». D’autres évoquent des accointances maçonniques, influentes dans le milieu. Plusieurs compétiteurs vantent malgré tout sa qualité de «meneur d’hommes» : «Quand il décide de s’occuper de toi, il donne tout et ne te lâche pas», affirme l’un des jeunes seniors parisiens dont il a la charge. Ses casseroles ? «Le judo est une famille, évacue un autre protégé. Tout le monde sait qu’il a été accusé de choses pas sympas. Il y a du monde qui lui en veut.»


«C’était beaucoup lié à une génération, dont Pesqué était une figure, poursuit l’ex-pensionnaire de Montpellier. Mais c’est compliqué de dire que ça ne se produit plus.» Ces pratiques ne sont de toute façon pas l’apanage d’une personne. Selon nos informations, des signalements visant des abus comparables ont été émis depuis au moins deux autres structures régionales en 2019, et, très récemment, depuis l’Insep.


«Milieu verrouillé par l’entre-soi»

Début septembre, Fabien Canu, ancien double champion du monde et DTN du judo français entre 1997 et 2005, est nommé directeur général de l’Insep, preuve s’il en est du poids du judo dans l’olympisme tricolore. Dans un portrait que lui consacre l’Equipe le 22 septembre, un journaliste rapporte que, entre autres qualités stratégiques, «couper les têtes, ce n’est pas son truc», puis le fait réagir à l’enquête de Libé de 2004 décrivant l’ambiance délétère à l’Insep durant cette période. «[L’entraîneur] avait bousculé une petite à l’entraînement. Je lui ai passé un beau savon, il a présenté ses excuses et on a réglé ça comme ça», évacue Canu, pas pressé de rouvrir ce chapitre. «Il ne faut pas juger le passé avec la morale du présent», renchérit Magali Baton, à la tête de la commission de lutte contre les violences, dans le même papier. Auprès de Libé, elle confirme sa défiance de principe envers le «courant puritain contemporain». Mais assure que, même si certains faits sont légalement prescrits, «l’important est de voir les langues se délier, et de prendre le temps qu’il faut pour chaque cas».


Numéro d’équilibriste pour cette ancienne athlète dont la nomination, fin 2020, avait suscité l’espoir d’un coup de balai et d’un retour aux fondamentaux, à la manière de l’aggiornamento que le Japon lui-même avait su faire, entre 2012 et 2013, au lendemain de JO de Londres calamiteux pour la maison mère de la discipline. Suspension de la superstar Shohei Ono accusée de «brutalité» sur des kohaï («apprentis») ; condamnation pour viol du double champion olympique Masato Uchishiba ; démission de Ryuji Sonoda, l’entraîneur des judokates japonaises après les accusations de quinze d’entre elles ; nouveau coach national, la légende Kosei Inoue, parti se former à l’étranger… Une remise à plat, bannissant les punitions héritées d’une pédagogie quasi médiévale où la souffrance faisait figure de valeur cardinale. Une décennie plus tard, les Nippons obtiennent à Tokyo neuf titres olympiques sur les quatorze possibles en judo. Razzia historique.


Au sein des instances françaises, plusieurs voix évoquent une «prise de conscience» similaire. Mais pointent aussi «des freins». Tant à l’échelon fédéral qu’au ministère des Sports, dans «un milieu verrouillé par l’entre-soi et une génération impliquée à des niveaux divers». «La marge de manœuvre est limitée», concède une source proche de ces dossiers, avant de conclure : «En parlant de Pesqué, vous allez leur rendre service, la fédé ne sait plus comment s’en débarrasser». L’intéressé, confiant se sentir «comme une bête à abattre», estime que «personne ne ment dans cette histoire, mais des gens confondent leur ressenti avec la réalité. Ce sont ceux qui n’ont pas supporté le choc thermique du haut niveau, et j’en suis désolé pour eux. Mais pour un gamin secoué, dix ont vécu les meilleures années de leur vie avec moi. Je suis fier du travail accompli.» Désormais en retrait de la fédération mais toujours influent dans l’olympisme français, Jean-Luc Rougé en parle déjà au passé : «Pesqué était un bon entraîneur mais trop imprégné de la culture d’éducation japonaise, que j’ai pour ma part subie et que nous réprouvons.»


Comme le résume l’ancienne internationale Fanny Riaboff, qui épaule Patrick Roux dans son combat : «Le judo français s’est trop longtemps caché derrière son code moral. Or prendre une licence ne suffit pas pour être un judoka. Ce sont d’abord des actes. Combattre avec son professeur ou son entraîneur ne devrait pas être vécu comme une sanction, mais un privilège, dont on sort grandi et non pas humilié.»

(1) Le prénom a été changé.

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