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La lente reconstruction de Camille

Un article publié dans Aujourd'hui en France, par Sandrine Lefèvre, le 8 mars 2022.


À l’occasion, ce mercredi, de la 3e convention nationale de prévention des violences dans le sport, Camille, qui accuse son prof de judo de viol, témoigne.


Deux ans après avoir déposé plainte « viols et agressions sexuelles » contre son ancien professeur de judo, Camille raconte les moments difficiles par lesquels elle passe.


« Déposer plainte m’avait soulagée, mais depuis rien ne bouge, souffle Camille. Lui a repris sa vie tranquillement, auprès de sa femme et ses enfants. Nous, non... » En juin 2020, après dix années de silence, Camille a déposé plainte contre son ancien professeur de judo, mis en examen depuis pour « viols et agressions sexuelles » sur quatre victimes présumées. Quelques mois plus tard, la jeune femme avait accepté de témoigner dans nos colonnes et raconté « les coups au visage, les viols » qui ont commencé alors qu’elle avait 13 ans et duré plusieurs mois.

Elle souffre aujourd’hui de stress post- traumatique Son agresseur (qui demeure présumé innocent) est sous bracelet électronique. À 25 ans, Camille est retournée vivre chez sa mère. « Parce qu’elle n’est plus capable de vivre seule », souligne Gaëlle, sa maman. Avec émotion, Camille explique qu’elle n’a jamais su comment raconter à son frère cadet ce qu’elle a vécu. Sa mère s’en est chargée et raconte l’impact de l’affaire sur toute la famille. « Il y a le choc de la révélation, cette claque que tu prends dans la figure, cette culpabilité de ne pas avoir vu, de ne pas avoir su protéger ton enfant. Et puis apparaît le gouffre des problèmes. Ta fille se fissure, tu sais qu’elle est cabossée et que ta vie ne sera plus jamais la même », explique Gaëlle. Lorsqu’elle nous reçoit avec sa mère dans la maison familiale, Camille sort « d’une longue période sans envie ». « Deux mois sans sortir de ma chambre », résume-t-elle. En 2018, deux ans avant ses dénonciations, Camille avait été diagnostiquée TDI (trouble dissociatif de l’identité), « le cas extrême du stress post-traumatique », précise-t-elle, en évoquant ses « alters » qui prennent tour à tour le contrôle de son comportement. Les périodes sombres s’enchaînent avec des moments plus cléments, où Camille parvient à suivre ses cours de psychologie.

Là encore, il a fallu se battre pour qu’une université accepte de lui ouvrir ses portes, après des études de kiné avortées en raison de blessures multiples. Les professeurs se montrent compréhensifs. Sous antidépresseurs, la jeune femme est suivie par deux psychothérapeutes. « L’une est une amie, qui accepte de ne pas prendre d’argent », précise Gaëlle. Les autres séances sont financées par la maman. « Quand tu accompagnes ton enfant déposer plainte, tu es dans un tourbillon, puis c’est le grand vide. Aucune structure pour t’encadrer, aucun soutien », résume sobrement sa mère. « Si tu veux être accompagnée, il faut payer toi-même », souligne Camille, qui cette année a juste perçu une aide exceptionnelle de 1 700 € dans le cadre de ses études. « J’ai aussi la chance que mon avocat ait accepté l’aide juridictionnelle, note l’ancienne judoka- te. Mais bon, je n’ai pas beaucoup de dépenses. » Camille l’avoue : sa vie sociale est limitée, ses liens amoureux inexistants.

« J’attends que mon agresseur soit puni » « Mon professeur de judo me forçait à l’embrasser, je pense que plus jamais je n’arriverai à embrasser un homme. J’ai aussi beaucoup de mal à faire confiance. » « Je sors au restaurant avec des amies à qui j’ai raconté ce qu’avait subi Camille. Parce que ce n’est pas une honte, ajoute Gaëlle. Ma fille, je l’ai à charge financière, à charge émotionnelle. À 25 ans, elle est pourtant en droit de pouvoir vivre sa vie. » Sa vie, Gaëlle l’a aussi mise entre parenthèses. « Ma fille passe par des moments très compliqués », sourit-elle sobrement. On les devine, tant Camille semble sur un fil. « J’attends que mon agresseur soit puni, raconte la jeune femme. Il a reconnu les faits lors de la confrontation devant les gendarmes. Je suis la seule à l’avoir entendu, je veux que d’autres l’entendent. »


ZOOM | Les victimes parlent, et ensuite ? Les victimes de violences sexuelles, Isabelle Demongeot, l’une des premières sportives à avoir, en 2007, osé dénoncer les viols subis par son entraîneur (condamné à dix ans de prison), les appelle « les survivants ». 610 affaires de violences dans le sport sont actuelle- ment instruites au sein de la cellule mise en place en 2020 par Roxana Maracineanu, ministre déléguée aux Sports. « Aujourd’hui, on n’a plus le choix que de traverser ça ensemble, estime Isabelle Demongeot. Avec la guerre en Ukraine, le sport est sorti de sa neutralité. S’il se mobilise de façon aussi radicale sur le sujet des violences, on fera avancer les choses. » « J’ai longtemps été en colère. Aujourd’hui, j’ai envie de m’engager » La parole se libère, les enquêtes se multiplient, il faut désormais songer à réparer. Comme le souligne l’ex- joueuse de tennis, « les séquelles sont invisibles. La réparation peut durer toute une vie... » De quoi ont besoin les victimes ? « D’abord, qu’on les croie, note Isabelle Demongeot. Les choses avancent. Lorsque j’ai sorti mon livre, beaucoup de gens baissaient les yeux en me croisant. Sarah Abitbol, on l’a crue de suite. » Selon elle, les victimes survivantes ont besoin qu’on leur « redonne une place ». Isabelle aura attendu treize ans que la Fédération française de tennis lui tende la main. Le téléfilm consacré à son histoire et récemment diffusé sur TF 1 agit comme une thérapie. « Je suis longtemps restée cachée, j’ai longtemps été en colère. Aujourd’hui, j’ai envie de m’engager. Parce que, non, on ne peut pas passer à autre chose ! » Réparation financière, création d’un organisme indépendant, Isabelle Demongeot a des idées. « Les instances, y compris internationales, devraient nous voir, nous les survivants, comme des experts sur ce sujet. Personnellement, j’ai envie d’être force de proposition. Je ne suis pas là pour faire peur, mais pour rassurer, pour aider ces survivantes. Quelles thérapies fonctionnent ? Comment aborde-t-on une procédure judiciaire, comment affronte-t-on son agresseur ? » Autant de réponses que celles et ceux qui ont osé parler attendent.



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